la valeur-refuge

— Je viens d’acheter la collection Frioul, m’annonça monsieur Salomon en m’indiquant les documents et les albums sur le bureau. Elle n’a pas grande valeur sauf le cinq centimes rose de Madagascar, une pièce rarissime. Et ils ne voulaient pas le vendre séparément.
Et c’est alors que monsieur Salomon a dit quelque chose d’énorme et de vraiment royal. Vous allez croire que j’exagère mais écoutez ça :
— Pour moi les timbres-poste sont aujourd’hui la seule valeur-refuge.
Valeur-refuge. Il l’a vraiment prononcé. Il se tenait là, déjà manucuré, coiffé et taillé, très droit, avec ses quatre-vingt-quatre ans et son costume en tissu anglais spécialement fait pour durer encore cinquante, et il m’observait avec bonhomie de son regard noir de défi, tellement au-dessus de tout ça et souverain, que la mortalité ne pouvait pas se permettre. Chuck dit que c’est ce qu’on appelle dans l’armée l’action psychologique, pour faire reculer l’ennemi. Puis il est allé jusqu’au bureau, il a pris une enveloppe et il l’a levée à la lumière, pour me montrer. C’était vrai. Ça ne se discute pas. C’était bien le cinq centimes rose de Madagascar.
— Monsieur Salomon, je vous félicite.
— Mais oui, mon petit Jean, il suffit de réfléchir. Le timbre-poste est aujourd’hui la seule valeur-refuge…
Il tenait toujours l’enveloppe levée et il m’observait avec la petite lueur dans son regard noir. Chuck dit qu’avec l’humour juif, on peut même se faire arracher les dents sans douleur, c’est pourquoi les meilleurs dentistes sont juifs en Amérique. Selon lui, l’humour anglais n’est pas mal non plus comme arme d’autodéfense, c’est ce qu’on appelle les armes froides. L’humour anglais vous permet de rester un gentleman jusqu’au bout même quand on vous coupe les bras et les jambes, et que tout ce qui reste de vous c’est un gentleman. Chuck peut parler de l’humour pendant des heures parce que c’est un angoissé, lui aussi. Il dit que l’humour juif est un produit de première nécessité pour les angoissés et que peut-être monsieur Tapu n’est pas sans avoir raison quand il dit que je me suis enjuivé, parce que j’ai attrapé du roi Salomon cette angoisse qui me fait rire tout le temps.
C’est ce que j’ai fait, pendant que monsieur Salomon levait sa valeur-refuge à la lumière et la contemplait en souriant. C’était un sourire comme si ses lèvres avaient pris cette habitude il y a très longtemps et une fois pour toutes. On ne peut donc pas savoir s’il sourit maintenant ou s’il a souri il y a mille ans et qu’il a oublié de l’enlever.


Émile Ajar

L’angoisse du roi Salomon
Mercure de France, 1979


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