Pliouchkine

« Cette étrange habitation, de longueur disproportionnée, avait quelque chose d’un vieil invalide cruellement mutilé et qu’on frémit de voir debout. Elle était ici en simple rez-de-chaussée, là chargée d’un modeste étage ; sur le toit sombre qui défendait mal les plafonds, ou ce qui en restait de l’invasion des eaux de pluie, se pavanaient, l’un devant l’autre, deux belvédères, tous les deux d’un aspect peu rassurant, tous les deux, sauf quelques écaillures, dépouillés de la couleur à l’huile qui, à une époque quelconque, avait été leur vêtement, leur robe nubile. Les murs de la maison laissaient voir dans quelques endroits les losanges du lattis qu’avait recouvert l’enduit, pour avoir enduré mille et mille fois les diverses intempéries : pluies, givres, ouragans, tourbillons, escorte obligée des changements de saisons.
De toutes les fenêtres, il n’y en avait que deux qui fussent ouvertes ; les autres étaient fermées aux volets en permanence, ou même claquemurées de vieilles planches vermoulues. Quant aux deux fenêtres que j’ai dites ouvertes, elles ne laissaient pas d’être tant soit peu borgnes et louches ; l’une d’elles, par exemple, avait un emplâtre triangulaire de papier à sucre de couleur pensée, collé contre la vitre. Un vieux et immense jardin qui s’étendait derrière la maison et sortait du hameau, allant se perdre dans la plaine, tout envahi qu’il était par les hautes herbes, par les plantes buissonnières et toutes les végétations parasites, rafraîchissait l’aspect de ce vaste et sinistre manoir, et seul était majestueusement pittoresque dans son lugubre et magnifique abandon.


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Il pénétra dans une pièce d’entrée spacieuse et sombre, dont l’atmosphère glaciale sentait le moisi comme dans une vieille cave voûtée. De cette sorte de vestibule presque méconnaissable, il entra dans une chambre également sombre, à peine éclairée par un petit jet de lumière maladif et clignotant, qui partait d’une large fente au bas d’une porte. Ayant ouvert cette porte, il se trouva enfin au jour, et il fut fort surpris du désordre qui régnait dans cette troisième pièce.
Lorsque, dans une maison habitée, on fait la grande lessive des planchers, les laveuses essuient, rassemblent et amoncellent pyramidalement pour l’occasion tous les meubles, les petits sur les grands, et comblent les interstices au moyen des objets les moins encombrants du mobilier ; tel est l’aspect général que, sauf l’essuyage, offrait cette chambre où Tchitchikof s’arrêta stupéfié. Sur une table à jeu ouverte on voyait une chaise cassée, et tout contre ce débris une pendule dont le balancier était si bien arrêté qu’une araignée y avait déjà fixé une partie de sa trame savante. Tout près se tenait, adossée contre le mur, une armoire contenant de la vieille argenterie, cinq ou six carafons et de la porcelaine de Chine plus ou moins avariée. Sur un bureau orné d’une marqueterie en nacre, où la nacre, faisant défaut dans plusieurs endroits, était remplacée par un résidu jaunâtre de colle forte, il se trouvait un vrai tohu-bohu poudreux d’objets divers : une couche de paperasses très finement minutées, réunies sous un presse-papier en marbre verdâtre surmonté d’un œuf jadis blanc ; un vieux bouquin, reliure en veau, tranches rouges ; un citron sec réduit aux proportions d’une noix de muscade ; un bras de quelque ancien fauteuil curieusement sculpté ; un verre à pattes qui contenait, piqué de trois mouches, le résidu de quelque ratafia ; une enveloppe de lettre qui avait servi mais qui, retournée comme elle l’avait été, pouvait servir encore, et couvrait cette singulière conserve ; un petit bout de cire à cacheter ; un chiffon éraillé servant de couche à deux plumes chargées d’un bourrelet d’encre et dévorées par l’étisie ; un cure-dents devenu complètement jaune et dont le maître faisait usage à l’époque où il avait des dents, peut-être avant l’invasion des Français.
Aux parois étaient appendus, en rangs serrés et sans aucun scrupule de symétrie, une quantité de tableaux : une longue gravure inégalement souillée de nuages jaunâtres, produit du temps et de l’humidité ; elle était sans vitre, dans un cadre de bois rouge, orné d’étroites et minces lames de cuivre et d’une rosace à chacun des quatre coins ; elle représentait des fleurs, des fruits, une tranche de melon d’eau, une hure de sanglier et un canard, la tête en victime. Au milieu du plafond pendait un lustre enveloppé d’une housse de toile hérissée d’une folle poussière qui le faisait ressembler à une coque de ver à soie contenant sa chrysalide. Dans un coin de la chambre, on voyait un ramas d’objets bien plus grossiers et indignes de figurer sur les tables. Quant à ce qui composait ce tas informe, il était difficile de le deviner : car la poussière, qui en recouvrait les moindres parties, était si épaisse que les mains qui se seraient hasardées à s’y porter, y auraient, à l’instant, gagné une paire de mitaines grises. Ce qu’il y avait là de plus saisissable à la vue, c’était un fragment de pelle ou de bêche, et une ex-semelle de botte. Il eut été bien impossible de dire que dans cette chambre habitât un être humain, si le fait n’eût été rendu quelque peu probable par la présence d’un vieux bonnet graisseux et non poudreux, posé sur la table. »

 

(À suivre…)

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