Marguerite D.

« Il y a des femmes qui n’y arrivent pas, des femmes maladroites avec leur maison, qui la surchargent, qui l’encombrent, qui n’opèrent sur son corps aucune ouverture vers le dehors, qui se trompent complètement et qui n’y peuvent rien, qui rendent la maison complètement invivable ce qui fait que les enfants la fuient quand ils ont quinze ans comme nous l’avons fuie. Nous fuyons parce que la seule aventure est celle qui a été prévue par la mère.

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Il y a beaucoup de femmes qui ne résolvent pas le désordre, le problème de l’envahissement de la maison par ce qu’on appelle le désordre dans les familles. Ces femmes savent qu’elles n’arrivent pas à surmonter les difficultés incroyables que représente le rangement d’une maison. Mais de le savoir ou non, rien n’y fait. Ces femmes transportent le désordre d’une pièce à l’autre de la maison, elles le déplacent ou elles le cachent dans des caves ou dans des pièces fermées, ou dans des malles, des armoires et elles créent comme ça, dans leur propre maison, des lieux cadenassés qu’elles ne peuvent plus ouvrir, même devant leur famille, sans encourir une indignité. Il y en a beaucoup qui sont de bonne volonté et naïves et qui croient qu’on peut résoudre la question du désordre en la remettant à “plus tard”, qui ignorent que ce moment-là, qu’elles appellent “plus tard”, il n’existe pas, il n’existera jamais. Et il sera trop tard lorsqu’il arrivera vraiment. Que le désordre, c’est-à-dire l’accumulation des biens, doit être résolu d’une façon extrêmement pénible, par la séparation d’avec les biens. Je crois que toutes les femmes souffrent de ça, de ne pas savoir jeter, se séparer. Il y a des familles qui, lorsqu’elles ont une grande maison, gardent tout pendant trois siècles, les enfants, Monsieur le Comte, maire du village, les robes, les jouets.

J’ai jeté, et j’ai regretté. On regrette toujours d’avoir jeté à un certain moment de sa vie. Mais si on ne jette pas, si on ne se sépare pas, si on veut garder le temps, on peut passer sa vie à ranger, à archiver la vie. C’est souvent, que les femmes gardent les factures d’électricité et de gaz, pendant vingt ans, sans raison aucune que celle d’archiver le temps, d’archiver leurs mérites, le temps passé par elles, et dont il ne reste rien. »


(À suivre…)

 


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